La croisée des destins

 

Chapitre 8 : En fuite

 

 

            “- Oh ! Émir ! Calme-toi !

 

             - Détend tes rênes, Leslie et donne des jambes !” criai-je.

 

            Quatre jours s’étaient écoulés, depuis notre arrivée. Comme promis, j’aidai Leslie à améliorer son entente avec son étalon, pendant que Léa donnait des coups de mains à mon cousin. Mon oncle avait accepté de nous laisser le corral principal, pour travailler l’étalon bai. Leslie montait Émir tandis que, perchée sur la barrière, je lui donnai des directives. Il n’y avait pas à dire, cet animal était beaucoup trop costaud pour elle.

 

            “- Dis-moi, Leslie, tu as quel niveau ? lui demandai-je.

 

             - Je n’ai jamais passé d’examens ! Mais ça fait deux ans que je monte !

 

             - Deux ans, et tu montes déjà en E1 ? m’étonnai-je. Tes parents sont complètement, désolée de te dire ça, irresponsables ! Pas étonnant que tu ait des problèmes avec Émir !

 

             - Mais je suis leur seule chance de conserver leur club, je te l’ai dit ! me répondit-elle, alors qu’Émir reculait.

 

             - Ne tire pas sur les rênes ! lui criai-je. Tu ne fais qu’aggraver la situation. Détend-toi, donne lui plus de liberté et serre tes jambes ! Voilà ! Tu vois, c’est mieux ! Caresse-le bien ! Bon, attend, ça te dérange si je le monte deux minutes ?

 

             - Non ! Mais, vas-y !” répondit-elle en arrêtant son cheval et en mettant pied à terre.

 

            Je m’apprêtai à monter sur son dos, quand...

 

            “- Tu veux que je le tienne ? Il remue beaucoup au montoir ! me proposa Leslie.

 

             - Il bouge ? D’accord, on va bien voir ! Non, tu peux le lâcher !”

 

            Sur ce, je rassemblai les rênes et me hissai rapidement sur le dos de l’étalon, sans qu’il n’ait eu le temps de bouger une oreille.

 

            “- Tu vois, si tu ne veux pas qu’il bouge, tu dois tendre tes rênes et être rapide ! Les étalons, en particulier, ne sont pas très patients ! expliquai-je, avant de serrer légèrement mes jambes, pour mettre l’animal au pas. Avant tout, il faut que le cheval obéisse à tes aides, mains, jambes et assiettes ! J’ai remarqué que, toi, tu utilisais trop ta cravache et tes éperons ! Tu ne gagneras jamais sa confiance comme ça ! Là, je serre à peine mes jambes, et il part, tu vois ! Quand je lui demande de tourner à gauche, il le fait ! C’est ça la base d’une bonne détente, et d’une bonne entente ! S’assurer que ton cheval réponde bien ! C’est d’autant plus important quand tu as un cheval bagarreur, comme Émir !

 

             - Et comment tu fais pour t’entendre aussi bien avec ton cheval ?

 

             - Là, c’est parce que je le connais depuis sa naissance ! Il n’a eu que moi, et sa mère, dans son entourage, pendant toute son enfance ! Et puis, si tu veux que le cheval t’apprécie, il ne faut pas qu’il t’allie au travail ! Par exemple, va le voir de temps en temps, mais pas pour le monter, simplement le marcher, en main, où le lâcher dans un enclos et jouer avec lui, varier les séances de travail,...! Moi, par exemple, je monte souvent mes chevaux à cru ! Ca les rend plus réceptif, et tu perçois mieux leurs mouvements !

 

             - Oui, j’ai vu ça, quand tu montais Éclipse dans le pré !

 

             - Ca, c’est devenu un jeu pour lui ! En fait, le plus important, c’est qu’il te respecte, que tu impose des limites, des règles, sans le forcer ! C’est pour ça que mes chevaux sont si généreux ! Je leur demande des choses et, en fonction de leur humeur, ils le font ! C’est tout ! Tiens, je te rend ton cheval !” ajoutai-je en arrêtant l’étalon et en mettant pied à terre.

 

            Leslie venait de se mettre en selle quand un hennissement perçant, en provenance des montagnes, nous parvint.

 

            “Qu’est-ce que...?”

 

            Un autre hennissement, plus proche cette fois, et plus familier, retentit. La note triomphante, dans l’hennissement d’Éclipse ne me disait rien de bon.

 

            “Oh bon sang ! J’reviens tout de suite !” criai-je en quittant le corral.

 

            Je me précipitai vers le pré où j’avais lâché Éclipse. En chemin, je retrouvai Léa et Charles qui, ayant, eux aussi, entendu Éclipse, se joignirent à moi.

 

            Nous arrivâmes juste à temps devant le corral, pour voir Éclipse prendre le galop et foncer droit sur la barrière qui faisait face à la montagne.

 

            “- Il va se prendre la barrière ! s’écria Léa. Elle est trop haute !

 

             - Non, il s’arrêtera ! remarqua Charles ! Ces barrières son rehaussées ! Aucun cheval ne pourrai sauter 2, 10 m, surtout avec si peu d’élan !

 

             - Éclipse ! Arrête !” criai-je en m’engouffrant dans le corral.

 

            A ce moment-là, Éclipse se rassembla et, d’un prodigieux effort, franchit la barrière, soit disant infranchissable, et se réceptionna de l’autre côté, libre. Il disparut, au grand galop, dans l’ombre de la montagne. Charles paraissait médusé.

 

            “- Mais ! Mais c’est...!

 

             - Éclipse ! Reviens ! hurlai-je.

 

             - Cécilia, laisse tomber, il ne reviendra pas !

 

             - Si, il reviendra ! répliquai-je, contrarié. Je vais aller le chercher moi-même !

 

             - Cécilia ! Non, ça serait de la folie ! Il va pleuvoir ! lança Charles, en désignant le plafond nuageux et menaçant du ciel. Je ne veux pas m’aventurer dehors par ce temps !

 

             - Je ne t’ai pas demandé de venir ! répliquai-je, en courant vers l’enclos de Casiopée.

 

             - Tu ne connais pas bien le coin, tu pourrai te perdre !

 

             - J’en connais suffisamment ! Et, si je me dépêche, je pourrai le rattraper, avant qu’il n’aille trop loin !

 

             - Mais, je...!

 

             - Oh ! La ferme ! m’écriai-je, irritée. C’est mon cheval et je ne laisserai pas mon cheval, un étalon de valeur, dehors, dans ce coin paumé ! Casio ! appelai-je, en entrant dans le pré. Allez, viens ma belle, on va chercher Éclipse !” ajoutai-je, en passant son licol (que j’avais laissé près de la porte) à ma jument.

 

            Je me hissai sur son dos et sortit du pré, au trot. Arrivée dans le vaste pré où avait disparu mon étalon, je la mis au galop, afin de mettre le moins de distance possible entre le fugitif et moi-même. Au niveau des premiers contreforts des montagnes, je remis la jument au pas, au moment où un éclair zébrait le ciel. Mettant pied à terre, en marmonnant contre le temps imprévisible du Montana, j’aperçu, le long d’un petit sentier, serpentant entre les roches, des traces de sabots, encore fraîches. Suivant la piste, je débouchai sur un petit plateau, dix minutes plus tard. Et m’arrêtai, soulagé, en voyant la silhouette noire du cheval qui m’observait, quelques mètres plus loin.

 

            “Ah, te voilà Éclipse ! lançai-je. Vieux filou, tu m’a bien fait...!”

 

            Je m’arrêtai, ce n’était pas Éclipse ! Le cheval que j’avais en face de moi lui ressemblait . La même taille, la même robe d’un noir de jais, le même regard sombre et doux et la même tête expressive mais ce n’était pas Éclipse, c’était...!

 

            Le cheval posa sur moi son regard confiant et hennit doucement. Il fit un pas vers moi, et se figea. Il lança alors un hennissement de défi, auquel répondit, aussitôt, un autre hennissement, tout aussi aigu, derrière moi. Je me retournai juste à temps pour voir passer au galop, un autre étalon noir, qui n’était autre qu’Éclipse et il s’apprêtait à se jeter sur l’autre étalon.

 

            Je restais étonnée, puis mon étonnement se transforma bien vite en terreur.

 

            “Éclipse ! Non !” hurlai-je, en désespoir de cause.

 

            Les oreilles d’Éclipse, jusqu’à là, aplaties contre son crâne, se redressèrent au son de ma voix. Il hésita, tournant la tête vers moi, au moment où l’autre étalon, se jetai sur lui.

 

            “Ne fais pas ça, je t’en prie !” m’écriai-je, impuissante devant ce qui allait se passer.

 

            Contre toute attente, l’étalon recula docilement et se figea, m’observant, alors que, tenant Casiopée par la longe, je m’approchai d’Éclipse, qui tremblait de tout son corps. C’est alors que...

 

            “Cécilia ! Cécilia, tout va bien ?”

 

            Charles et Antoine arrivèrent, Léa installée derrière Antoine, alors, au trot sur le petit plateau, tandis que le mystérieux étalon noir pivotai et s’échappai au grand galop, dans l’ombre des montagnes, étouffé par le roulement du tonnerre.

 

            “- Cécilia ? Ca va ? Tu n’as rien ? s’inquiéta Antoine.

 

             - Ca va ? J’ai échappé à un combat de deux étalons noirs !

 

             - Deux étalons noirs ? s’exclama Charles, pâle comme un linge.

 

             - Oui, pourquoi ?” m’étonnai-je.

 

            Mes deux cousins restèrent silencieux et s’adressèrent un regard entendu.

 

            “- Rentrons, maintenant que tu as retrouvé ton étalon ! ordonna Antoine. La pluie ne va pas tarder à tomber !

 

             - Et il vaut mieux, pour nous, qu’on ne soit pas dessous à ce moment-là ! ajouta Charles.

 

             - Mais... ?

 

             - Cécilia, peut-être que Léa pourrai monté Casiopée, pour le retour ? On t’a apporté le licol de ton énergumène ! observa Charles, tandis que Léa descendait du cheval.

 

             - Bien sûr qu’elle peut la monter ! Mais on n’ira nulle part tant que vous ne m’aurez pas tout expliqué ! m’emportai-je. C’est quoi ces histoires avec Éclipse, et cet autre étalon ? Depuis le début, vous avez de drôle de réaction !

 

             - Cécilia ! On ne peut...!

 

             - Je ne veux rien savoir de tes excuses, Charles ! répliquai-je, les bras croisés. Je ne veux que la vérité, rien d’autre !”

 

            Charles et Antoine m’observèrent un moment, en silence, hésitant. Finalement, Antoine sembla céder devant la détermination farouche que mon visage exprimait, tandis que j’attendais, les bras croisés, adossée contre Éclipse, Léa ayant déjà récupéré Casiopée et observant la suite des évènements d’un air inquiet. Un nouveau roulement de tonnerre retentit, plus fort cette fois. Cela sembla décider mes deux cousins.

 

            “- Bon, Cécilia ! Si tu y tiens, on t’expliquera tout, mais une fois à la maison, au sec ! céda Antoine. Ca te va ?

 

             - C’est une promesse ? insistai-je, gardant la même expression déterminée.

 

             - Promis ! ajouta Antoine, en croisant le regard de son frère. Mais seulement si on rentre maintenant ! Avant la pluie !

 

             - D’accord ! répondis-je en souriant. Bon, Léa, passe moi le licol d’Éclipse !”

 

 

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